Mercredi 21 septembre 2011
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"Et dès le lendemain, elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante, visites, emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et à quatre heures
du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde, c'est-à-dire de folle" - Comtesse de Ségur
S'il est une chose - entre autres - sur laquelle nous nous rejoignons, le Yapoc et moi, c'est de considérer la vie comme un bal masqué, dans lequel tout ce qui importe est le choix du déguisement
en fonction de la circonstance.
Il fut un temps où je me faisais passer pour une gothique blafarde, toute de noir et de chaînes vêtue, à l'air renfrogné et au caractère coupant comme une lame de rasoir ; mais le masque a pris
l'eau, il faut croire, c'est fragile le papier mâché, ou alors il ne m'a plus satisfaite, ou alors j'ai passé l'âge, tout simplement : en tout cas, désormais, je prétends être une fille sportive
et saine et bronzée. Cela revient exactement au même au bout du compte, undercover comme ils disent dans les séries américaines. J'arpente les rues de Paris au pas martial en faisant semblant de
n'être pas moi - mais comme au final, moi ne veut plus dire grand-chose, disons que je m'amuse beaucoup à me prendre pour un genre de guerrier solitaire, sans peur et sans remords.
Enfin de moins en moins solitaire. Cette dernière semaine, j'ai renoué provisoirement avec ma précédente couverture, pour les besoins du cadre social : on m'a proposé une soirée
gothique, un groupe nominal qui aurait fait battre mon petit coeur dix ans auparavant et qui, il faut bien l'avouer malgré le ridicule, m'a fait sautiller de joie encore aujourd'hui.
Evidemment j'ai eu peur, évidemment j'ai dit non, évidemment je me suis fait prier, et évidemment j'y suis allée, enfilant une robe-don de ma grand-mère maternelle, parce que c'est punk et que si
elle avait su ce que j'ai fait dedans, dansant et dansant et dansant dans une cave sur d'horribles rythmes électro toute la nuit, tendant de temps en temps le bras vers le verre d'alcool et
energy drink sur le banc à côté, une grande révélation, déclarant mon amour au monde entier, fumant des cigarettes au fumoir, heureusement que la jeune fille à l'allure
de faon a la bonté de m'allumer la mienne, étant donné la distorsion de mon sens des perspectives, discutant avec des gens que je n'ai jamais rencontré de toute ma vie, plaisantant avec le
videur. Sortant des toilettes, je me trouve face à une espèce d'araignée à deux bras deux jambes, les épaules saillant et le décolleté baillant ridiculement, m'approche et vois le
miroir - curieux instant de lucidité dans l'ivresse. Et puis je retourne sur la piste de danse, encore et encore. Les stroboscopes flashent, je marche sur des nuages, petit tour autour de la
barre réservée aux chaudasses, j'embrasse les douces lèvres du Faon avant de rejoindre les autres. Dans les bras du Yapoc (les pièges de l'existence, vous rencontrez quelqu'un dans un pogo punk
par une soirée d'avril, et deux ans et demi plus tard, vous passez toujours la moitié de votre vie ensemble) je remue en oubliant corps et âme, lui intime l'ordre de me mordre, plus fort, mais
plus fort bon sang je ne sens rien, demain j'aurai une cicatrice, mais ce n'est pas grave, pour l'instant, ici et maintenant, comme dit le Métalleux qui est là aussi, avec son amie gracile et
faussement effarouchée comme un Faon malhabile sur ses longues papattes, il n'y a pas grand-chose qui peut m'emmerder, là, ici et maintenant.
Sinon, le reste du temps, je fais du latin. C'est que je passe l'AGREG, et pour de bon, cette fois, sauf catastrophe entre-temps - je passe l'AGREG et, pour la première fois de ma vie, là encore,
je travaille. Ca semble à des années-lumière du précédent paragraphe, cette étudiante au dos courbé sur ses manuels en bibliothèque universitaire, mais au fond, ce n'est pas si différent : on
peut se soûler de course à pied comme de musique décérébrée comme de mots en rafale tournoyant sous le crâne jusqu'à le remplir totalement. Du moment que cela ne laisse pas de place.